Je n’aborderai pas la question des émotions qui résultent des drames et des tragédies de la vie. Ce sont des commotions qui peuvent altérer l’esprit humain jusqu’à la folie. Nous en trouvons des représentations notamment dans les textes littéraires du Moyen-âge où elles font figure de poncifs : femmes qui pleurent leur désespoir, se frappant la poitrine violemment, s’arrachant les cheveux. Je n’aime pas parler de ces émotions liées au malheur. Par superstition, peut-être…
L’on peut distinguer différents types d’émotions liées au plaisir. La première dont il sera ici question est une émotion assez forte engendrée par une poussée d’adrénaline. Les amateurs de sport connaissent bien cette émotion. Je pense notamment aux supporters de football, qui vivent intensément le match de leur équipe favorite. Dans un passé relativement récent, la victoire de l’équipe de France de football lors de la coupe du monde 1998 a engendré de telles émotions, non seulement sur le plan individuel, mais sur le plan collectif. Nous nous souvenons tous de ces images de joie sur les Champs Elysées, avec ces drapeaux tricolores qui symbolisaient cette ferveur nationale. Ce type d’émotion est salutaire, à condition toutefois qu’il soit maintenu dans une certaine mesure. Nous n’avons que trop d’exemples de débordements de supporters dans le domaine sportif. Il est vrai que la frontière est ténue entre le tolérable et l’intolérable, entre le raisonnable et l’excès. En matière de démonstration de joie, l’on peut avoir vite fait de « dépasser les bornes »… Le bon-sens d’une personne « normalement » constituée doit toutefois lui suffire à délimiter le cadre de la raison.
Ces émotions-là sont agréables à vivre. Elles sont éphémères en ce sens que le soufflet retombe peu après que l’arbitre a sifflé la fin du match. La frustration qui naît de la défaite éventuelle de son équipe favorite est rapidement balayée par l’espoir qu’elle connaîtra la victoire lors du match suivant. Ce sont de saines émotions lorsqu’elles ne débouchent pas sur de ridicules outrances.
Les émotions qui sont engendrées par les jeux d’argent sont, me semble-t-il, d’un niveau plus inquiétant, car elles recèlent un danger bien plus pernicieux pour l’individu. Ces émotions violentes résultent d’une forte poussée d’adrénaline que l’on peut expliquer par les nombreuses visions qui se bousculent dans l’esprit du parieur, en un temps très limité : je vais gagner au jeu, je vais devenir riche, je vais pouvoir changer de mode de vie, mes enfants seront à l’abri du besoin, c’est une belle revanche contre les difficultés que j’ai traversées, quand je pense à tous ceux qui m’avaient dit que je ne gagnerais jamais, et que sais-je encore ? La poussée d’adrénaline est d’autant plus forte que l’on a investi financièrement dans un pari, qui est un placement à (haut) risque. Que l’on ne sy trompe pas : c’est bel et bien sur cette poussée d’adrénaline que spéculent les différents acteurs, les différents tentateurs qui évoluent dans cette sphère d’activité, de la Française des jeux au PMU, en passant par tous les organisateurs de parties de poker, qui ont le vent en poupe actuellement. Ce qu’ils offrent à leurs clients, c’est la possibilité de retrouver régulièrement cette poussée d’adrénaline accompagnée de sa cohorte de visions dont il vient d’être question. C’est cette poussée d’adrénaline, et rien d’autre, que l’on vend au parieur. Après, chacun évalue individuellement à quel prix il fixe sa propre décharge émotive… Les plus heureux en fixeront le montant à quelques euros et joueront plus ou moins régulièrement. C’est alors une activité comme une autre, pourquoi pas, et le moyen de se faire plaisir à moindre coût. Les autres, les joueurs invétérés, ceux qui souffrent d’addiction, sont prêts à parier jusqu’au dernier centime, non seulement sur leurs propres deniers, mais sur ceux de leur entourage. Ils sont capables alors de dépenser l’argent de leur ménage, faisant fi de leurs familles et de leurs enfants, ils sont capables d’emprunter auprès de leurs proches ou de leur banque pour assouvir leur passion. Ils sombrent peu à peu dans la maladie du jeu, dans sa dépendance, comme d’autres tombent entre les griffes de la drogue. Parce qu’il s’agit bien d’une drogue, dans la mesure où la dépendance est à la fois psychologique et physique. Une journée d’abstinence est une journée de manque… Ils affirment qu’ils sont capables de se passer du jeu, et ils s’en passent en effet, pendant un jour ou deux. Mais qu’est-ce qui les fait tenir, si ce n’est l’assurance de pouvoir rapidement reprendre leur activité ? Le manque est comblé par la promesse de la reprise imminente du jeu.
J’ai joué aux courses pendant des années. J’ai eu la chance de ne jamais devenir « accro ». Je pouvais jouer ou ne pas jouer à mon gré. Toujours de petites sommes. J’ai pu arrêter de jouer du jour au lendemain sans en ressentir le moindre effet. Mais combien n’ont pas eu cette chance ? Comme je tremble lorsque je vois ces gens qui achètent des paquets de jeux à gratter, qui valident des liasses de tickets au PMU ou qui s’assoient, impunément le croient-ils, à une table de poker… Poser le pied dans ce cercle, c’est obligatoirement prendre un risque. Le risque de succomber à une forme de gourmandise, comme d’autres succombent à la gourmandise de l’alcool… Malheureusement, comment savoir que l’on n’est pas alcoolique tant que l’on n’a pas bu une goutte d’alcool ? L’ennui, c’est que l’on découvre toujours trop tard ses addictions… Aussi convient-il de faire preuve d’une grande vigilance, de rester à l’écoute de soi-même et surtout de ne pas se mentir à soi-même afin de ne pas sombrer corps et âme.
On ne se remet pas facilement de ces émotions-là, car elles laissent leur empreinte dans l’esprit de l’individu. Le moindre gain procure un sentiment de bien-être, voire de bonheur, il suscite un fol espoir qui justifiera les excès à venir. La moindre perte crée une frustration, un abattement, que seul l’espoir des gains à venir permet de surmonter. Dans les deux cas, le joueur est perdant. Ce type d’émotion violente n’apporte rien de bon. Il isole le joueur, sinon de la sphère sociale, du moins il le coupe d’activités plus importantes et enrichissantes. Le jeu, ce n’est pas la vie… Je l’ai dit plus haut : j’ai joué aux courses pendant plusieurs années. J’ai eu la chance de ne pas souffrir d’addiction. Et pourtant, combien ai-je pu perdre de temps à chercher le vainqueur d’une course de chevaux ou à élaborer des systèmes de jeu ? Mon Dieu, quelle perte de temps !
Directement en lien avec l’article précédent, je dirais qu’il existe d’autres émotions, spirituelles, bien plus nobles. L’art, en son sens large, procure des émotions douces qui nous font connaître ce qu’est la joie d’exister. Ce sont des émotions qui creusent un sillon lumineux au plus profond de nous-mêmes. Et ces émotions-là nous accompagnent tout au long de notre vie. Elles nous apaisent et nous réconfortent, nous relient à l’ensemble de la communauté humaine, nous permettent de côtoyer, sinon de comprendre, le génie de l’homme. En un mot, elles sont tout le contraire des émotions qui sont abordées ci-dessus. Chaque jour, je pense à certaines phrases de Marcel Proust, et je suis heureux. Il en va de même lorsque je parcours les oeuvres de Marivaux, de Zola ou de Balzac, pour ne parler que de ceux-là dans le domaine littéraire… Certaines oeuvres picturales m’habitent également : les tableaux de Vermeer, de La Tour, Hokusai, en piochant au hasard parmi quelques peintres qui me sont essentiels… La musique de Bach, de Vivaldi ou de Mozart… Je pourrais multiplier les exemples de ces génies créateurs qui me réconcilient sans cesse avec l’humanité, avec la vie…
Je dois sûrement au choc de mes origines et de mon évolution personnelle d’avoir connu dans des domaines variés des émotions aussi différentes, voire opposées. J’assume tout, je ne regrette rien…